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  L’art d’intervenir dans l’espace public

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Dans ce texte, le chercheur en sciences sociales Hugues Bazin nous livre les résultats d’un premier travail d’entretien autour de l’art en l’espace public avec des artistes graffitis membres de l’espace parisien du programme inter-régionnal de recherche-action « Espaces populaires de création culturelle ».

Initiés en 2001 à Strasbourg puis dans différentes régions ce programme anime des espaces au près d’une nouvelle génération d’acteurs populaires. Ils sont initiateurs de pratiques sociales et culturelles dites « émergentes » ou libres » à travers des lieux, des parcours, des expériences qui ne sont pas obligatoirement visibles, validés, reconnus, bien qu’indicateurs de mutations profondes. En conséquence, le programme s’applique à produire par la recherche-action une connaissance originale sur ces espaces de redéfinition socioprofessionnel. Cette connaissance questionne ainsi les champs classiques de l’éducation populaire et de l’action culturelle, les lieux consacrées et les pratiques instituées. Plus d’information sur ce programme sur http://www.recherche-action.fr

SOMMAIRE

- Esthétique impure ou contrôle de l’espace ?
- Technologie du savoir et production de la réalité
- Quels espaces pour négocier ?
- Marchandisation de l’espace
- Art social ou socialisation de l’art ?
- Les modes de réception d’un "art populaire"
- Des espaces "alternatifs"


EXTRAIT

« Sur Le wagon du métro new-yorkais, un graffitiste qui signe Freedom avait reproduit le geste de la création de l’homme imaginé par Michel-Ange pour la chapelle Sixtine. Il inscrivit sous les deux mains tendues l’une vers l’autre cette interrogation : "What Is Art ? Why Is Art ?" [1]

Qui est créateur d’espace ? Est-ce que le graffiti dégrade ? À qui appartient l’espace public ? Ici se jouent des luttes de pouvoir à travers le contrôle de l’espace et la production du savoir.

Après avoir dressé ce contexte un peu sombre, nous essaierons dans un second temps d’éclairer le sens d’un « art en espace public », profitant de la rencontre avec Jeax, Popay et Alex, artistes graffitis, peintres, muralistes, designer.

Esthétique impure ou contrôle de l’espace ?

Il est reproché couramment au graffiti de détourner les supports muraux, de déranger de manière peu esthétique l’espace public.

Mars 2005, dans le métro parisien le regard est arrêté par un graffiti au feutre sur une affiche publicitaire murale : « Publicité, espace public, profit privé, libérez nos murs ! », « et nos esprits » rajoute un autre intervenant dans un feutre d’une autre couleur. Des personnes s’arrêtent et ne regardent pas la pub, mais le graffiti avec un sourire approbateur.

Merci à ces inconnus de nous aider dans notre réflexion. Mais n’est-ce pas le rôle de l’espace public d’être le forum critique où s’expose un problème qui interroge la collectivité ?

D’une autre manière le graffiti hip-hop (tag, graff) permet à une question de devenir publique. Mouvements culturels et artistiques populaires, le graffiti hip-hop doit sa diffusion sur la planète aux réseaux métropolitains, lieux de brassage, de rencontres et d’expérimentation d’un « art en transit ». À travers des parcours biographiques originaux, la mobilité (du support, de l’artiste, du public) participe à l’œuvre et la définition non patrimoniale de l’art et de la ville.

Cette performance décale, elle « provoque » (non parce qu’elle est en soi provocante) mais parce qu’elle interroge le cadre de compréhension des espaces communs et de ce qui les relie, c’est-à-dire la ville. « L’urgence du geste, l’authenticité du propos et l’invention qui préside à sa traduction graphique deviennent des qualités quand la violence et la provocation accèdent au rang de valeur esthétique. » [2]

Une nouvelle grammaire visuelle, ne s’appuie pas nécessairement sur un message direct et explicite, mais sur une relation à l’espace urbain en instaurant le principe même de la mobilité comme « relation publique généralisée. » [3]

"Popay : Il y a une tension entre le côté « on veut se rendre lisible » et le côté « tag inaccessible destiné à une intelligentsia du mouvement qui arrive seule à décoder » : Les « persos » (personnages) qui sont faciles à lire, style réaliste ou cartoon tape-à-l’œil, qui sont plus accessibles que les wild-style (lettrage déformé). C’est peut-être des pièges pour attirer le regard. Ensuite, la personne peut s’attarder plus sur le déchiffrage des lettres."

Seul l’espace public peut lier ainsi une forme structurée esthétiquement et structurante socialement comme le graffiti hip-hop et l’événement qu’il entraîne en tant que configuration de présence ici et maintenant. L’espace public prend alors un rôle médiateur dans « la constitution d’un monde commun et dans l’organisation de l’action collective. » [4]

Le souterrain métropolitain est occupé par de nombreuses personnes. Pour la société de transport, il s’agit d’usagers, pour l’afficheur publicitaire, de client et pour la graffeur, de public, pris non comme masse indifférenciée, mais comme ensemble d’individus dont l’attention est personnellement sollicitée : des rencontres se produisent, des paroles s’échangent, un jugement s’exerce et un nouveau cadre commun de compréhension s’élabore.

Depuis les années 70, le spray can art (art aérosol) a pu ainsi jeter ses ancres flottantes dans les espaces interstitiels et s’inscrire durablement dans le paysage urbain. Mais aurait-il pu émerger aussi facilement aujourd’hui ?


[1] RIOUT D. [2000], Qu’est-ce que l’art moderne ?, Paris : Gallimard, 577p., (Folio/essais).

[2] RIOUT D. [2000], op. cit.

[3] George É. [1999], Du concept d’espace public à celui de relations publiques généralisées, sciences de la communication, Université du Québec-Montréal

[4] QUERE L. [1995], « L’espace public comme forme et comme événement », in JOSEPH I. (Textes réunis par), Prendre place : Espace public et culture dramatique, (Colloque de Cerisy), Paris : Ed Recherches Plan Urbain, pp.93-110

Mise à jour le jeudi 27 mars 2008
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